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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 11:49

Je l'ai en vis-à vis, debout derrière sa fenêtre, une main en appui sur la poignée; l'autre dans une poche, probablement.

Il regarde dans la rue.

Passe de longues minutes à regarder dans la rue, et plusieurs fois par jour.

Alors, même si je n'ai jamais vraiment calculé combien de temps il pouvait y rester effectivement sur une journée, je me rends bien compte que des heures entières sont englouties comme cela, immergées dans ce regard vide perdu sur le trottoir.

Je me demande bien ce qu'il peut y avoir de si intéressant, dans cette rue.

Je la connais bien et il y a très peu de passage. Quelques vieilles personnes du quartier qui tous les matins - sauf le lundi - gravissent péniblement son fort dénivellé pour se rendre au marché situé juste un peu plus haut, sur le Boulevard ; ou qui en reviennent, campées sur leurs talons, traînant leur caddie coiffé de feuilles de poireaux ou, beaucoup plus rarement, de bouquets de fleurs. Quelques ombres aussi qui filent sans même regarder avant de traverser sa chaussée la plupart du temps déserte, passent rapidement d'un trottoir à l'autre et poursuivent leur trajectoire, ne faisant onduler que furtivement la surface plane de son champ de vision.

Soudain il en saisit une en particulier, carnassier à l'affût qui passe brusquement à l'attaque, tourne la tête jusqu'à la limite de ses possibilités physiologiques, colle son front au carreau pour pouvoir la suivre le plus longtemps possible, ne la perdre qu'au dernier moment de vue.

A-t-il espoir que l'une d'entre elles s'arrête finalement et pénètre dans une allée, franchisse une porte qu'elle n'a pas l'habitude de franchir et qu'il se passe enfin quelque chose? Pense-t-il la connaître? Ou s'occupe-t-il simplement, joue-t-il machinalement avec quelques secondes et pour le plaisir, comme un chat avec le fil de laine qu'il trouve par hasard sous sa patte?

Des espaces aussi vides dans un environnement aussi saturé que la ville, c'est à ne pas même en envisager la possibilité.

Et il secoue faiblement la tête en signe d'incompréhension et de perplexité.

Pendant de longues minutes secoue la tête. 

Des heures aussi dilatées au coeur de l'instantanéité qui préside à la transmission de l'information, à la frénésie alentour - les marchés financiers qui s'emballent, emballent la campagne présidentielle qui s'affole, affole les médias qui se lancent dans la course au scoop, coupe ma journée en fines lamelles d'informations primordiales juxtaposées et continues - c'est à ne plus rien y comprendre ; à en secouer la tête d'impuissance à penser.

Parfois, un petit rictus vient périodiquement compléter le lent balancement du visage, un de ceux qui appartiennent à l'espèce particulière de moue que dessine l'ignorance autour de la bouche de celui à côté duquel elle s'arrête. 

Un blues se déclenche, habille progressivement la rue d'une mélancolie moins brute, moins grossière que celle du silence ordinaire et poisseux qui l'emplissait jusque-là ; l'habille de la mélancolie presque surnaturelle d'un de ces vieux twelve bars à la guitare slide qui peuplaient la solitude des champs de coton et lui parvient de très loin à présent, à travers le grésillement blanc d'un vynil à bout de souffle.

Il commence à fredonner ; ses lèvres à nouveau se dynamisent autour d'un discours structuré, abandonnant le piteux laisser-aller musculaire qui trahit tout autour d'elles le brusque temps d'arrêt d'une pensée en panne sèche. 

Je sais que c'est un blues parce que le balancement du crâne change lui aussi rapidement de feeling et en un fondu rapide quitte le flou rythmique du désoeuvrement pour devenir résolument ternaire, mimer le shuffle en se calquant sur sa fréquence ondulatoire souple et régulière. Sa main lâche alors la poignée et de ses doigts un peu engourdis claque la pulsation.

Un pâle sourire éclaire même faiblement son visage.

Reprend un peu ses esprits, on dirait. Se retourne lentement pour regarder la pendule accrochée juste au-dessus de son bureau, dans le fond de la pièce. 

Merde !

Déjà l'heure de partir au turbin et pas une ligne écrite sur la page blanche de l'écran, depuis longtemps ensevelie sous le voile noir de  la mise en veille automatique.

Combien de temps je suis encore resté là? A me poser ces mêmes questions débiles? Ces mêmes questions sans réponses? A me voir en vis-à-vis et dans le reflet de la fenêtre d'en face regarder pendant de longues minutes dans la rue, et plusieurs fois par jour, en me demandant ce que je pourrais bien écrire? 

 

En vis-à-vis

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commeunratfaitsonterrier - dans En vrac
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