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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 22:11

Appel à fiction, 2 : toujours sur le tiers livre

 


Nous avaient passé un film sur l’avenir radieux du plateau, les projets d’implantations multiples d’instituts de recherche publics et privés, tous travaillant dans la concorde et la coopération pour l’Amour et la Beauté de la Science, du progrès atomique, humain et technologique ; un pôle économique, un cluster dans leur jargon il allait incarner dans les prochaines décennies, le plateau, encore tout recouvert de forêts, l’un des plus gros centre de recherche universitaire un campus géant à l’échelle humaine en même temps qu’à celle des territoires encore à conquérir ils en avaient des projets, des idées plein la tête qui se matérialisaient devant nous à des vitesses folles sur des cartes animées où l’activité réfléchie de l’homme s’esthétise virtuellement en progressions de couleurs et flèches explicatives, anticipe en 3D son emprise totale mais respectueuse sur la Nature – ben voyons – ils y croyaient tous ces cravateux venus nous accueillir et nous vendre leur came mais faut être honnête, aussi : ce projet, je le voulais, il me le fallait, pour vivre, vous comprenez - l’argent public c’est pas tous les jours qu’on te le propose - seulement vivre mais il me le fallait, j’allais avoir une idée, je me sentais capable de défendre une performance même si je n’avais pas la moindre notion de ce à quoi elle allait pouvoir ressembler il me le fallait, comme à eux un artiste – et c’est pour ça qu’on était là, tous, assis dans cette salle de réunion cossue de l’Hôtel de Ville ; qu’on était là, parce qu’ils avaient besoin de l’un de nous pour réunir la Science et l’Art, faire de la complémentarité des disciplines un atout majeur de la Recherche et du Rayonnement Français.

Et la Commission, c’est moi qu’elle avait choisi finalement, parmi les centaines de prétendants assis côte à côte sur des chaises pliantes mais cosy à les écouter déblatérer leurs utopies par cartes interposées, à se regarder en coin pour tout à la fois se rencarder sur ce qu’ils pouvaient bien foutre là et sonder la force susceptible en tout autre de leur passer devant et sous le nez leur rafler le pompon ; mon travail qu’elle avait décidé de retenir et le poids des nuits passées à gamberger pour trouver un truc viable à proposer avait disparu tout d’un coup, aspiré par la satisfaction et la légèreté que me causait cette décision, les mois de loyer comme par avance et enchantement réglés ; avalés aussi les sacrifices l’énergie le vital dépensés pour concevoir ce mur que je voulais bâtir entre l’atomique et le reste du monde, comme un rempart, un symbole lourd de matière lourde, de couleurs vives ; à l’antithèse de l’infiniment petit dresser devant ce qui en est l’un des symboles et en recèle tous les mystères – les labos - la pesanteur et la prestance naturelle de l’acier ; ils avaient aimé l’idée.

Le chantier a débuté.

Sur pied trois colonnes puis gel des crédits ; aussi l’amorce d’une suivante dont les débris gisent aujourd’hui encore au même endroit que le matin où je suis arrivé et où l’on m’a renvoyé à la maison parce que la performance était « provisoirement» interrompue : problèmes de financement mais qui devraient se résoudre rapidement c'est-à-dire maximum dans les jours voire les semaines qui viennent tout au plus vraiment, ne vous inquiétez pas.

Mon mur devait dessiner un demi-cercle de fer et d’air, le long des bâtiments ; son embryon veille aujourd’hui les remorques des semis et la progression inexorable des mauvaises herbes qui percent jusqu’à la dalle de bitume qui devait lui servir de socle, du lierre qui enserre et asphyxie un par un chacun de ses éléments jusqu’à ce que tout soit pourri, rouillé, souillé d’abandon et d’indifférence alors comme à chaque escale ou presque cette question au fond de ma vision délabrée : de toi, qu’est-ce qu’il reste finalement alors que chacune de tes œuvres est par nature soumise à l’épreuve destructrice du temps et des intrigues politiques et financières ? De pérennité, est-ce que tu en conserves autre chose que ce tableau désolant, ce gâchis, cimetière artistique changé en parking pour remorques de routiers ? Qui conserve aujourd’hui ne serait-ce que la vague idée de ce tu voulais faire, de ce que tu voulais dire ici de toi-même?

Le tour de France de l’état actuel de mes performances s’arrête à Saclay : ce sera le dernier et à Saclay reviennent les ultimes clichés collés et paragraphes sur mon carnet gondolé par l’averse que je viens d’essuyer en venant jusqu’ici –  suis trempé et ai même dû me réfugier quelques minutes sous un arrêt de bus pour laisser le plus méchant passer – paragraphes griffonnés nerveusement, assis de biais sur l’une des arêtes d’un cube de béton mouillé et sous la pression de ces souvenirs dégueulasses, sur l’assise étroite et à peu près sèche que seuls peuvent me fournir ma cuisse et le haut de mon genou droit ; dernières sensations pour boucler définitivement la boucle, finir de ressaisir enfin, par écrit, pixels et à l’aube de son terme mon petit parcours de vie d’artiste.

 

 

 

Totem de l'atome

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commeunratfaitsonterrier - dans Contributions
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