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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 10:00

Ma nouvelle contribution au Cadavre

 

                                               Des heures en moins

                                                           (P2 ; S1)

                                                                                                                                                                                               Paris, le 6 mai 2013

 

 

Ma blessure,

 

   Tu t’infectes dès qu’on te touche.

   A peine on passe le doigt, effleure de l’épiderme ta surface inflammatoire qu’immédiatement tu réagis et craches ton pus. Pas la peine de trop forcer le trait,  trop presser aux encoignures ; tellement mûre toujours que tu lâches tout, tout de suite. A la moindre caresse. Au moindre stimulus. 

   Comme à l’époque ; ce que j’aimais tant chez toi.

   Comme à l’époque mais de mieux en mieux, avec le temps. Et je dois t’avouer que là, avec cette lettre et après ce long silence languissant, tu ne m’as pas déçu une seconde mais véritablement séduit une fois de plus. Littéralement fait fondre. Quelle plume ! Quel talent ! Et que de chemin parcouru en un an ! Un vrai petit bijou. Un authentique bonheur d’expression – et tes deux lectures de ma lettre bien maigres tu t’en doutes en comparaison de la bonne vingtaine effectuées de mon côté et à la file dès réception de l’enveloppe, les doigts tremblants, exalté au point qu’il a fallu que je me fasse violence pour pouvoir m’y arracher, me lever de mon canapé, ranger toujours aussi soigneusement ton texte avec les autres et reprendre pesamment le cours gris de cet ennui qui est le mien et que tu sais si bien abhorrer.

   Vraiment : joli. Le coup de la promotion redoutée, du costard gris qui fait le moine, de l’envie qui te manque entièrement pour m’écrire, de mon inexistence jusque dans tes songes ou tes souvenirs, même les plus involontaires ; tout ça…. Des vies non vécues aussi. Comment tu t’es saisi de l’expression – soigneusement choisie mais il fût une époque où tu l’aurais laissée passer sans même en pressentir l’évident potentiel.

   Vraiment : respect.

   Sincèrement.

   Du beau travail.

   Tu suis une belle évolution et  je continue à comprendre pourquoi tout devait si bien marcher pour toi –parce que ça devait marcher comme ça et que c’est moi le premier qui l’ai compris, au point je te le rappelle de réussir sans trop de mal et en un temps record à  t’en persuader toi-même : tenter la Chance avec tes sketchs et la faire mordre à l’hameçon, à pleine bouche.

    Enfin, ça me réjouit toujours autant de constater à quel point la simple vue du désespoir, de la médiocrité et de l’ennui de tes contemporains en général ainsi que de ma petite personne en particulier te fait aujourd’hui encore suffisamment de mal pour que tu veuilles envers et contre tout nous persuader – et te persuader toi-même en premier lieu sans doute (comprendre là aussi : certainement)  – que tout est entièrement de notre faute ; à quel point ta capacité à deviner derrière chacune de mes actions ou pensées les intentions les plus pathologiquement égocentriques ne t’a pas abandonné, quitte à devoir pour cela cracher sur la mémoire triste de ce brave Louis, sur sa prose si sobre et si émouvante qu’accompagne si sobrement le modeste dessin au fusain dont je t’ai parlé – émouvante : je parle pour moi bien sûr, comme toujours – et que tu n’hésites d’ailleurs pas à sacrifier sur l’autel misérable de ma mauvaise foi et indélicatesse atavique.

    Mais le temps passe…

    Et si je suis beaucoup plus prolixe tu le sais lorsqu’il s’agit de ton art et de ton esprit que lorsqu’il me faut parler de moi-même – parce que ce n’est jamais dans ces occasions-là à ce vide en moi que je m’adresse, cette signature du manque jusque sur ma peau, ces quelques centaines de grammes de corps en moins qui prennent part à l’existence du tien - il va néanmoins falloir que je m’arrête là ; même si c’est plutôt à contrecœur cette fois-ci. Parce que ça t’agace,  je ne le sais que trop, lorsque je parle ainsi trop longtemps en bien de toi. Et surtout parce que je dois prendre mon nouveau poste aujourd’hui même et que la ponctualité et la disponibilité qu’il exige de moi me laissent encore moins que pour l’ancien loisir d’y déroger.

   Un pas de plus dans la triste grisaille du conformisme désabusé, certainement (comprendre : sans doute)

   Mais c’est un peu plat dit comme ça ; tu ne trouves pas ?

   C’est pourquoi, à défaut de parvenir à oublier la tienne,  je n’inscrirai pas mon adresse au dos de l’enveloppe ; pour ne pas te braquer complètement et pouvoir attendre avec une impatience qui ira grandissante mais finira j’en suis sûr satisfaite ta propre interprétation de l’évènement.

   Fais-moi mal.

   A toi,

 

   Pierre

 

 

des heures en moins

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commeunratfaitsonterrier - dans Contributions
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