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24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 14:21

Contribution au Plaidoyer pour le Lire Editions Numeriklivres

 

 

   Parfois le matin ; parfois le soir. Ou en journée.

   Parfois tirée d’un des alignements ou amoncellements bigarrés des profils sur étagères ; parfois compactée dans des dossiers uniformes, même taille même couleur. Par auteur.

   Parfois croisée au hasard d’un coin de rue, d’une ville, plus fréquemment dans l’une des trois boutiques ou la bibliothèque de mon quartier ; parfois débusquée derrière un clic et sans quitter mon fauteuil, au détour d’un lien.

   Parfois attendue, guettée, parce qu’hébergée à une adresse d’auteur soigneusement conservée en barre personnelle et régulièrement visitée. Me rends quotidiennement chez certains.

   Parfois drapée d’atours papier, couverture souple ou bien rigide, et de sentir le grain particulier de chaque feuille entre ses doigts ; parfois tapie derrière l’écran et il suffit alors d’en effleurer de l’index ou du pouce la surface pour continuer d’avancer.

   Parfois un faible froissement d’air ; parfois le silence.

   Parfois tenue à deux mains, masse impressionnante ou enserrée dans une de ces reliures trop rigide qui veut à toute force se refermer ; parfois, et quelque en soit la taille, n’avoir à soutenir que les quelques immuables dizaines de grammes en partie plastifiés.

   Parfois quelques minutes seulement, quelques lignes à peine comme un gouffre d’ennui ou une gifle monumentale, de celles qui font avancer ; parfois plusieurs heures sans pouvoir détacher les yeux, de tout le voyage pouvoir lever le nez.

   Parfois des amitiés fortes, de celles qui durent le reste d’une vie ; parfois de simples rencontres sans lendemain. Quelques rendez-vous manqués.

   Parfois de l’indifférence, juste. Et passer mon chemin sans même faire l’effort de. Pour moi aussi le temps est compté.

   Mais toujours ce désir de vivre la littérature par le milieu, là où elle pousse et déborde sans cesse la multiplicité de ses usages et de ce qui la véhicule.

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2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 10:44

Fausse route : une nouvelle à lire à partir d'aujourd'hui dans le Short Stories#13.

A vos liseuses !

Numéro #13 – Short Stories Etc. Le magazine de la nouvelle.

Pour tout savoir sur Short Stories Etc, c'est ici

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 11:44

Métro : une nouvelle sortie aujourd'hui dans le numéro 6 de Short Stories etc, le magazine de la nouvelle des éditions La matière noire.

Au sommaire également : Dracula, fille de joie de Léonel Houssam

                                         Saint Valendingue de Eve Zibelyne

 Tout sur Short Stories etc ici

 

                                        

Publication
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29 novembre 2013 5 29 /11 /novembre /2013 08:47

Heureux de vous annoncer ma participation à l'ouvrage textes/photographies que publiera très prochainement les éditions La matière noire. Sur des clichés de Rith Banney.

Photo : TEASER: Somewhere, un projet mêlant textes & photographies, initié par Rith Banney : http://www.rithbanney.com

Bientôt sur vos écrans...

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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 10:00

Ma nouvelle contribution au Cadavre

 

                                               Des heures en moins

                                                           (P2 ; S1)

                                                                                                                                                                                               Paris, le 6 mai 2013

 

 

Ma blessure,

 

   Tu t’infectes dès qu’on te touche.

   A peine on passe le doigt, effleure de l’épiderme ta surface inflammatoire qu’immédiatement tu réagis et craches ton pus. Pas la peine de trop forcer le trait,  trop presser aux encoignures ; tellement mûre toujours que tu lâches tout, tout de suite. A la moindre caresse. Au moindre stimulus. 

   Comme à l’époque ; ce que j’aimais tant chez toi.

   Comme à l’époque mais de mieux en mieux, avec le temps. Et je dois t’avouer que là, avec cette lettre et après ce long silence languissant, tu ne m’as pas déçu une seconde mais véritablement séduit une fois de plus. Littéralement fait fondre. Quelle plume ! Quel talent ! Et que de chemin parcouru en un an ! Un vrai petit bijou. Un authentique bonheur d’expression – et tes deux lectures de ma lettre bien maigres tu t’en doutes en comparaison de la bonne vingtaine effectuées de mon côté et à la file dès réception de l’enveloppe, les doigts tremblants, exalté au point qu’il a fallu que je me fasse violence pour pouvoir m’y arracher, me lever de mon canapé, ranger toujours aussi soigneusement ton texte avec les autres et reprendre pesamment le cours gris de cet ennui qui est le mien et que tu sais si bien abhorrer.

   Vraiment : joli. Le coup de la promotion redoutée, du costard gris qui fait le moine, de l’envie qui te manque entièrement pour m’écrire, de mon inexistence jusque dans tes songes ou tes souvenirs, même les plus involontaires ; tout ça…. Des vies non vécues aussi. Comment tu t’es saisi de l’expression – soigneusement choisie mais il fût une époque où tu l’aurais laissée passer sans même en pressentir l’évident potentiel.

   Vraiment : respect.

   Sincèrement.

   Du beau travail.

   Tu suis une belle évolution et  je continue à comprendre pourquoi tout devait si bien marcher pour toi –parce que ça devait marcher comme ça et que c’est moi le premier qui l’ai compris, au point je te le rappelle de réussir sans trop de mal et en un temps record à  t’en persuader toi-même : tenter la Chance avec tes sketchs et la faire mordre à l’hameçon, à pleine bouche.

    Enfin, ça me réjouit toujours autant de constater à quel point la simple vue du désespoir, de la médiocrité et de l’ennui de tes contemporains en général ainsi que de ma petite personne en particulier te fait aujourd’hui encore suffisamment de mal pour que tu veuilles envers et contre tout nous persuader – et te persuader toi-même en premier lieu sans doute (comprendre là aussi : certainement)  – que tout est entièrement de notre faute ; à quel point ta capacité à deviner derrière chacune de mes actions ou pensées les intentions les plus pathologiquement égocentriques ne t’a pas abandonné, quitte à devoir pour cela cracher sur la mémoire triste de ce brave Louis, sur sa prose si sobre et si émouvante qu’accompagne si sobrement le modeste dessin au fusain dont je t’ai parlé – émouvante : je parle pour moi bien sûr, comme toujours – et que tu n’hésites d’ailleurs pas à sacrifier sur l’autel misérable de ma mauvaise foi et indélicatesse atavique.

    Mais le temps passe…

    Et si je suis beaucoup plus prolixe tu le sais lorsqu’il s’agit de ton art et de ton esprit que lorsqu’il me faut parler de moi-même – parce que ce n’est jamais dans ces occasions-là à ce vide en moi que je m’adresse, cette signature du manque jusque sur ma peau, ces quelques centaines de grammes de corps en moins qui prennent part à l’existence du tien - il va néanmoins falloir que je m’arrête là ; même si c’est plutôt à contrecœur cette fois-ci. Parce que ça t’agace,  je ne le sais que trop, lorsque je parle ainsi trop longtemps en bien de toi. Et surtout parce que je dois prendre mon nouveau poste aujourd’hui même et que la ponctualité et la disponibilité qu’il exige de moi me laissent encore moins que pour l’ancien loisir d’y déroger.

   Un pas de plus dans la triste grisaille du conformisme désabusé, certainement (comprendre : sans doute)

   Mais c’est un peu plat dit comme ça ; tu ne trouves pas ?

   C’est pourquoi, à défaut de parvenir à oublier la tienne,  je n’inscrirai pas mon adresse au dos de l’enveloppe ; pour ne pas te braquer complètement et pouvoir attendre avec une impatience qui ira grandissante mais finira j’en suis sûr satisfaite ta propre interprétation de l’évènement.

   Fais-moi mal.

   A toi,

 

   Pierre

 

 

des heures en moins
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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 00:00

Dans le cadre du quatrième appel à fiction ( ici à slogan ; comme le code de la route accrocher la littérature à la ville) de François Bon sur  le tiers livre.

 

   "Derrière l'enfilade des pare-chocs, l'appel d'air. Patience, la ville t'aspire."

( Un panneau/un mot, espacés d'une centaine de mètre ou deux, entre deux rond-points par exemple, pour patienter)

Bords de route
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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 22:11

Appel à fiction, 2 : toujours sur le tiers livre

 


Nous avaient passé un film sur l’avenir radieux du plateau, les projets d’implantations multiples d’instituts de recherche publics et privés, tous travaillant dans la concorde et la coopération pour l’Amour et la Beauté de la Science, du progrès atomique, humain et technologique ; un pôle économique, un cluster dans leur jargon il allait incarner dans les prochaines décennies, le plateau, encore tout recouvert de forêts, l’un des plus gros centre de recherche universitaire un campus géant à l’échelle humaine en même temps qu’à celle des territoires encore à conquérir ils en avaient des projets, des idées plein la tête qui se matérialisaient devant nous à des vitesses folles sur des cartes animées où l’activité réfléchie de l’homme s’esthétise virtuellement en progressions de couleurs et flèches explicatives, anticipe en 3D son emprise totale mais respectueuse sur la Nature – ben voyons – ils y croyaient tous ces cravateux venus nous accueillir et nous vendre leur came mais faut être honnête, aussi : ce projet, je le voulais, il me le fallait, pour vivre, vous comprenez - l’argent public c’est pas tous les jours qu’on te le propose - seulement vivre mais il me le fallait, j’allais avoir une idée, je me sentais capable de défendre une performance même si je n’avais pas la moindre notion de ce à quoi elle allait pouvoir ressembler il me le fallait, comme à eux un artiste – et c’est pour ça qu’on était là, tous, assis dans cette salle de réunion cossue de l’Hôtel de Ville ; qu’on était là, parce qu’ils avaient besoin de l’un de nous pour réunir la Science et l’Art, faire de la complémentarité des disciplines un atout majeur de la Recherche et du Rayonnement Français.

Et la Commission, c’est moi qu’elle avait choisi finalement, parmi les centaines de prétendants assis côte à côte sur des chaises pliantes mais cosy à les écouter déblatérer leurs utopies par cartes interposées, à se regarder en coin pour tout à la fois se rencarder sur ce qu’ils pouvaient bien foutre là et sonder la force susceptible en tout autre de leur passer devant et sous le nez leur rafler le pompon ; mon travail qu’elle avait décidé de retenir et le poids des nuits passées à gamberger pour trouver un truc viable à proposer avait disparu tout d’un coup, aspiré par la satisfaction et la légèreté que me causait cette décision, les mois de loyer comme par avance et enchantement réglés ; avalés aussi les sacrifices l’énergie le vital dépensés pour concevoir ce mur que je voulais bâtir entre l’atomique et le reste du monde, comme un rempart, un symbole lourd de matière lourde, de couleurs vives ; à l’antithèse de l’infiniment petit dresser devant ce qui en est l’un des symboles et en recèle tous les mystères – les labos - la pesanteur et la prestance naturelle de l’acier ; ils avaient aimé l’idée.

Le chantier a débuté.

Sur pied trois colonnes puis gel des crédits ; aussi l’amorce d’une suivante dont les débris gisent aujourd’hui encore au même endroit que le matin où je suis arrivé et où l’on m’a renvoyé à la maison parce que la performance était « provisoirement» interrompue : problèmes de financement mais qui devraient se résoudre rapidement c'est-à-dire maximum dans les jours voire les semaines qui viennent tout au plus vraiment, ne vous inquiétez pas.

Mon mur devait dessiner un demi-cercle de fer et d’air, le long des bâtiments ; son embryon veille aujourd’hui les remorques des semis et la progression inexorable des mauvaises herbes qui percent jusqu’à la dalle de bitume qui devait lui servir de socle, du lierre qui enserre et asphyxie un par un chacun de ses éléments jusqu’à ce que tout soit pourri, rouillé, souillé d’abandon et d’indifférence alors comme à chaque escale ou presque cette question au fond de ma vision délabrée : de toi, qu’est-ce qu’il reste finalement alors que chacune de tes œuvres est par nature soumise à l’épreuve destructrice du temps et des intrigues politiques et financières ? De pérennité, est-ce que tu en conserves autre chose que ce tableau désolant, ce gâchis, cimetière artistique changé en parking pour remorques de routiers ? Qui conserve aujourd’hui ne serait-ce que la vague idée de ce tu voulais faire, de ce que tu voulais dire ici de toi-même?

Le tour de France de l’état actuel de mes performances s’arrête à Saclay : ce sera le dernier et à Saclay reviennent les ultimes clichés collés et paragraphes sur mon carnet gondolé par l’averse que je viens d’essuyer en venant jusqu’ici –  suis trempé et ai même dû me réfugier quelques minutes sous un arrêt de bus pour laisser le plus méchant passer – paragraphes griffonnés nerveusement, assis de biais sur l’une des arêtes d’un cube de béton mouillé et sous la pression de ces souvenirs dégueulasses, sur l’assise étroite et à peu près sèche que seuls peuvent me fournir ma cuisse et le haut de mon genou droit ; dernières sensations pour boucler définitivement la boucle, finir de ressaisir enfin, par écrit, pixels et à l’aube de son terme mon petit parcours de vie d’artiste.

 

 

 

Totem de l'atome
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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 08:38

Appel à fiction de François Bon sur son site le tiers livre : ma réponse ( parmi d'autres, très belles) Aller sur le site pour prendre connaissance des photos qui ont donné prétexte.

 


L’endroit était passant mais en même temps camouflé, elle à l’abri et comme tapie derrière les bosquets de saison – c’était le printemps qui était tombé là, pile à la lisière du nouveau tournant de vie qu’il me fallait prendre -, toute proche de la première des gares dans laquelle j’avais échoué, par hasard et inspection systématique aujourd’hui encore de leurs alentours immédiats.

Je ne l’avais pas vue venir.

Elle s’était dressée devant moi au détour d’une quête qui ce jour-là s’était arrêtée rapidement et sans préméditation comme un bon présage pour mes recherches futures, arrêt brutal juste après l’incurvation lente du chemin de terre ocre et l’investissement du regard par ce pan de vieille façade grise précédant à peine le double escalier de bois à rampe centrale.

On se serait cru à la campagne, épargné par le regard tentaculaire de la ville un peu plus bas et dans laquelle, où que tu sois – sur un banc dans un hall d’immeuble une station de métro ou sur un trottoir -, tu restes toujours à la vue de tous et comme continuellement à la portée de leur jugement.

M’étais rapproché lentement, soulagé d’avoir si vite trouvé ce premier refuge, et c’est alors que j’avais compris que je n’étais pas le seul, que la belle était courtisée et marquée au fer jaune du code de l’appropriation urbaine - un vieux meuble sorti sur le devant, juste au bord du chemin et placé tout contre la façade semblait dire lui aussi une vie de silhouettes grises et désœuvrées qui, récurrente, devait chaque soir s’y déverser ; la vie de ces ombres invisibles à la lumière des lampadaires, mucosités sociales s’écoulant par cet arrière-nez de l’urbanisation.

J’avais eu peur alors.

Avais failli rebrousser chemin puis m’étais ravisé et après avoir fait quelques fois le tour, attendu quelques heures jusqu’à la tombée de la nuit sans constater aucune incursion ni agitation alentour, examiné attentivement la physionomie des volets clos – un seul semblait endommagé, il lui manquait un rectangle presque entier de petites lattes en bois mais pas de traces tangibles d’effraction –  étais entré finalement en faisant d’un pied de biche improvisé sauter l’une des persiennes arrières du rez-de-chaussée, avec en tête l’idée de monter quand même le plus haut possible, jusqu’au dernier étage.

 

C’est là que j’ai passé ma première nuit dehors, au bout de l’escalier de bois vermoulu, dans cette chambre vide au plancher poussiéreux et par endroit fin comme du papier à cigarette, menaçant à tout moment de rompre sous mon poids. Que j’ai dormi, cette première nuit ici comme jamais plus, ailleurs, par la suite.

Dormi au point, réveillé avec le jour par le chant des oiseaux, de faire grincer lentement et à peine sur pieds le pan droit du volet de bois qui protégeait – depuis combien de temps ? - la pièce de la lumière, comme si de rien n’était, comme si j’étais chez moi, comme s’il s’agissait à l’époque d’un matin ordinaire ; au point d’agir par habitude d’une vie d’hier encore vivace et bientôt recouverte par la plaie de l’abandon et de l’errance.


fenêtre ouverte sur abandon
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18 mai 2012 5 18 /05 /mai /2012 15:51

  Avertissement : encore une contribution... Pour comprendre dans quel contexte et réflexion elle s'inscrit, c'est par ici ! (Surtout côté Cartographie aérienne et Empreinte sonore)

 

   L’avion tourne depuis quelques minutes en silence ; plane.

   Attend son tour.

   A peu près une arrivée tous les trois quatre tours de trotteuse à Québec alors si tu as un peu d’avance sur le planning de la tour de contrôle – ou elles un peu de retard, les autres provenances qui se pressent conjointement vers ce même point du globe mais sont attendues avant toi sur la piste d’atterrissage - tu dois patienter, et glisser pour ce faire sur les bretelles fluides qui serpentent, invisibles, au-dessus du continent.

   Les moteurs ronronnent faiblement, les réacteurs sommeillent, servant juste dans ces cas-là à maintenir l’appareil à une altitude stable – et non plus à le tracter ou le retenir parce que la pente de sa trajectoire n’est plus raide à présent, ni dans un sens ni dans l’autre.  

   L’autoroute est aérien, se dessine sans que l’on puisse véritablement le matérialiser dans le chassé-croisé des ailes blanches des boeings. Peut-être des ponts se chevauchent-ils, passent-ils les uns sur les autres, les uns sous les autres aussi au-dessus de la terre et chacun sur sa file, décalque minutieux de ce que je peux voir en contrebas, par le hublot : la ville et ses réseaux comme scarifications géantes d’un corps nu.

    La ville.

   Avec ces entrelacs d’asphalte et de fer qui serpentent ou tirent droit à travers les cubes aplatis des baraques en enfilade, passent sur le gouffre du fleuve et incisent la chair dense des forêts – parfois joliment ; tout à l’heure et dans quelques secondes encore sous mes yeux dans le cercle que suit la trajectoire attentiste du pilote, presque une guitare découpée entre les conifères, une dreadnought, et je ne peux m’empêcher à chaque passage d’y penser, à l’intention qui a ou non présidé au tracé – forêts dont les maigres résidus entourent maintenant de jardins les bâtiments à dominante grise et compacte et dont les ombres au sol enfoncent la perspective, creusent sur les pelouses autour des arbres clairsemés des cratères, empreintes d’un pouce géant enfoncé dans la glaise.

 

   Aéroport maintenant ; là où le serpent se mord la queue, où a débuté et recommence à nouveau le cercle ronronnant de l’attente.

   De rares pièces vertes ici aussi, usées, cousues comme pour rapiécer les trous fait au bitume par la fréquence et le frottement continu des vols. Pièces rapportées, dépareillées, semblables à celles qui sur mes jeans, gamin, recouvraient de leur texture plastifiée et inconfortable les déchirures aux genoux et sous les poches arrières.

   Des ombres pareillement creusent la lisière des rectangles enfilés, hangars coudés devant lesquels sont garés, sans véritable logique ou soucis esthétique ici, les avions blancs.

    Tout est calme.

    Rien ne bouge, ou presque.

    Dans la ville tout est calme.

   Tout s’y déplace au ralenti et dans le silence bourdonnant des réacteurs en sous-régime alors tu fermes les yeux et s’apaise un instant en toi l’angoisse qui t’accompagne depuis ton départ de Paris ; de devoir y entrer réellement, dans cette ville que tu ne connais pas, y entrer tout à l’heure et te mesurer pour ainsi dire à elle.

   Te frotter au bruit de ses rues, parfois comme à un grain de papier de verre – les klaxons les cris les sirènes les voix les motos qui accélèrent les voitures qui freinent les portières qui claquent et ce bruit incessant en arrière fond qui porte chacun d’eux sur le devant de la scène et à tour de rôle, ce grondement continu qui semble résulter du frottement ininterrompu des tissus et des tôles qui s’y croisent.

   Aussi te dissoudre dans le gigantisme de ses dimensions, te perdre sur ses ponts et bretelles d’autoroute, dans ses rues carrefours avenues ronds-points et lignes droites interminables - d’après ce que t’en a dit brièvement hier soir Google Maps.

 

    Tu ouvres les yeux.

    Le pilote annonce l’ultime descente avant l’atterrissage.

    Alors une dernière fois par le hublot tu la regardes, cette ville, encore inoffensive et dépourvue de ce qui pourrait te la rendre invivable.

     Une dernière fois la regardes, dessous, la ville vierge.

 

 

 

 

 

 

Dessous, la ville vierge.
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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 10:04

 

Avertissement : Ce texte est un maillon, la suite d'une suite destinée à en recevoir elle-même une autre, une page arrachée en hâte et au hasard à un ouvrage en construction.

Pour accéder à ce qu'il prolonge autant qu'à ce qu'il rendra possible, ainsi qu'à l'expérience d'écriture numérique qu'il révèle, il faut se rendre sur le site de Joel Boulvais, qui lui a donné prétexte: cadavreômonexquis 

 

 

 

 

 

 

                                                   SEMBLABLES

                                   (P2-S1)

 

 

                                                                                                             Gilles PIAZO

 

 

   La poignée de main fut flasque et le bureau était vide ; Sophie n’était pas là.

   Leïla ne remarqua pas tout de suite son absence, troublée d’abord par le voile fugace qui venait de faire osciller le masque mercantile et affable du notaire, transformant son sourire de bienvenue en un rictus auquel aucun qualificatif n’accrochait véritablement, tous ruisselant sur l’ambiguïté de l’expression qu’il lui renvoyait.

   Elle s’était aussi très rapidement sentie perturbée, mal à l’aise, ce qui avait à chaque fois pour effet de lui couper la conscience claire de son environnement immédiat.

   Parce que même si elle n’avait pas voulu être dupe aujourd’hui encore, même si sa stature hâtivement bricolée avait voulu en imposer à ce quinquagénaire bedonnant et emplir de son aura les moindres recoins de la pièce, le cosy patiné de la décoration à l’ancienne et l’imposant bureau verni avait rapidement fait refluer sa prestance ; comme un coup à l’estomac avait creusé son torse et fait se voûter ses épaules et son dos pour faire resurgir en elle cette envie qu’elle avait constamment en public de ne pas déranger, de devenir fine, imperceptible au point qu’elle pourrait être au monde sans même que l’on ne remarque sa présence.

   Elle serra instinctivement son sac à main contre son ventre, et comme dans le bocal de la Grüe quand elle était venue lui demander son après-midi sur la foi de cette simple instruction de sa sœur hier au téléphone – ta présence est requise à la lecture du testament de maman - regarda ses pompes en murmurant un « Enchantée » presque imperceptible.

    Elle ne savait décidément pas parler aux gens.

 

   Sophie n’était pas là.

   Le fauteuil à l’assise râpée situé à côté de celui dans lequel Leïla fut priée de prendre place était vide, et lorsque le téléphone sonna avant même que la conversation ne puisse s’engager véritablement, elle se demanda un court instant si elle se rendait vraiment bien compte de ce qu’elle faisait.

   Elle était là, chez le notaire, assise maladroitement et presque de profil sur la lisière cloutée de l’assise d’un fauteuil de cuir souple qui en son milieu menaçait de l’engloutir entièrement, à tirer nerveusement sur sa jupe en attendant de savoir si elle avait bien à y être ; si sa mère était vraiment morte ; si un testament dont elle était à n’en pas douter l’une des bénéficiaires existait bien quelque part au milieu des centaines de feuillets qui boursouflaient les deux énormes pochettes carton posées sur le bureau, juste devant elle ; si sa sœur allait vraiment venir – mais comment ne s’était-elle pas poser cette question avant, dans la salle d’attente, au lieu de ne penser qu’à des broutilles et d’épouser bêtement pendant une demi heure les reniflements humides de cette vieille, jusqu’à la nausée ? 

   Elle aurait bien sûr dû y être elle aussi, dans la salle d’attente, puisque l’heure du rendez-vous était largement dépassée.

    L’idée d’une farce dont elle serait le dindon lui traversa à nouveau l’esprit. A moins qu’elle ne l’ait pas vue, que Sophie soit restée cachée pendant tout ce temps ; aucune chance. Cela ne lui ressemblait pas et elle était incapable de ne pas se faire remarquer quand elle entrait ou demeurait quelque part.

    Sophie était du genre extravertie, prête à tout pour attirer l’attention et faire parler d’elle. Du genre à composer son chant du cygne sous les roues d’une rame de métro aux heures de pointes et faire fermer provisoirement  une station, refouler des centaines de personnes sur les trottoirs à la recherche d’une échappatoire au piège que la ville refermait alors sur eux.

    Sûre qu’elle ne les emportera pas au paradis ; tous les moments où elle avait écrasé - consciemment ou non -, systématiquement piétiné Leïla en public avec une facilité et une désinvolture écœurantes qui ne pouvaient à terme que fomenter chez sa victime la résignation, la recherche continue d’une insignifiance toujours plus diaphane. Ne pas déranger ; ne pas faire trop de vagues, jamais.

     Avait fait pareil avec sa mère ; l’avait entièrement prise sous sa coupe et Leïla avait dû s’éloigner pour ne plus avoir à chercher une place introuvable dans une relation qui était devenue exclusive et s’était dressée tel un mur face à elle, figée sous une épaisse couche de glace.

    Pourtant si semblables de caractère, elles avaient été contraintes de se tourner mutuellement le dos, poussée chacune dans une direction opposée par cette force centrifuge et démoniaque qui, voulant constamment prendre le centre, refoulait alentour avec la puissance d’une tornade tout ce qui gravitait autour d’elle et de ce qu’elle souhaitait s’approprier.

 

  Si semblables…

  Et pourtant Leïla était là, dans le bureau poussiéreux d’un notaire spécialisé dans les vieilles allergiques, à attendre qu’il raccroche pour savoir enfin si sa mère était réellement morte, si réellement elle avait été incinérée avant-hier, si réellement un testament devait être lu ici et maintenant devant les deux orphelines.

   Franchement… C’était ridicule.

   Le même rire bref et sonore qui l’avait saisie lors de l’évacuation houleuse de la station de métro un peu plus tôt dans l’après-midi la surprit à nouveau et le regard de l’homme de loi décalqua à la nuance près celui de l’anonyme du couloir : un mélange d’agacement, de reproche et d’étonnement suite à la reconnaissance subite d’une présence que l’on avait pas remarquée jusque-là, ou déjà oubliée.

   Elle regarda à nouveau ses pompes en tirant nerveusement sur sa jupe et en en époussetant machinalement la toile bleue marine.

    A l’autre bout du fil, elle entendit alors distinctement et pour la première fois la voix grésiller, une voix de femme cachée de l’autre côté du combiné, tandis que le visage du notaire cherchait désespérément à fuir un embarras de plus en plus pressant : « Elle ne se rend vraiment pas compte ?»

 

 

Semblables
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